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Carl Orff et Lucas Suppin Ammersee 1956

Le peintre Autrichien Lucas Suppin était un ami de  Jacques Prévert  qu’il fréquentait régulièrement à Saint Paul de Vence. Il connaissait par ailleurs Carl Orff qu’il avait rencontré quelques années auparavant au festival de Salzbourg et dont il appréciait énormément les œuvres. D’après certains courriers1, c’est également lui qui a fait découvrir « Carmina Burana » à Jacques Prévert :

« Jacques Prévert à qui j’ai prêté Carmina Burana est devenu de tout son cœur un inconditionnel de votre musique »; « Prévert est toujours obsédé par l’idée de pouvoir vous parler un jour de vive voix et de travailler avec vous ».

Suppin proposera à plusieurs reprises à Carl Orff de les rejoindre à Saint Paul de Vence mais compte tenu de son agenda, Orff ne pourra pas s’y rendre. Lucas Suppin parviendra néanmoins à organiser une rencontre entre Carl Orff et Jacques Prévert au domicile de ce dernier « cité Véron »4 à Paris en 1963, à l’occasion de la représentation de l’œuvre de Orff « Oedipus der tyrann ». A la suite de cette rencontre Carl Orff enverra un courrier1, écrit par sa femme en français, à Prévert pour le remercier de cette journée :

« Le temps passé chez vous est parmi le plus beau de notre trop court séjour à Paris et nous vous en remercions beaucoup »1.

2

Bien qu’ils ne se soient rencontrés qu’à cette seule occasion, avant même de faire connaissance, ils entretenaient une admiration artistique mutuelle ainsi qu’une proximité amicale dont témoignent des ouvrages dédicacés, illustrés de collages et de dessins originaux de Prévert pour Orff3 :

 

« En souvenir heureux de Carmina Burana Saint Paul Soleil de décembre 1954 et bientôt de janvier 1955  PAROLES pour Carl Orff, Jacques Prévert». (Paroles)

« à Carl Orff, à sa musique – Jacques Rêve-vert qui regrette bien de ne pouvoir venir à Stuttgart Paris décembre 19594 » (Spectacle)

«Les Imaginicus magicus de Jacques Prévert, pour Carl Orff, Jacques Prévert automne 1963» (Les images de Jacques Prévert)

« A Carl ORFF, à Carmina Burana » août 1969 (La pluie et le beau temps)

 

On trouve également chez Jacques Prévert plusieurs versions de Carmina Burana en disques vinyls, dédicacées par Carl Orff dont une était destinée au peintre Pablo Picasso.

Nous retrouvons de même le nom de Carl Orff dans plusieurs éphémérides de Prévert, lesquels témoignent de contacts assez réguliers.

Jacques Prévert, inspiré par l’œuvre maîtresse de Carl Orff a écrit le poème « Carmina Burana« , reprenant ainsi le titre de la fameuse cantate scénique de C. Orff auquel il voulait ainsi rendre hommage. Cette œuvre paraîtra en 1972 dans le recueil « Choses et autres ». Elle sera également reprise en 1996 dans la « bibliothèque de la Pléiade » enrichie de notes signées de la plume Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster (voir ci-dessous).

Lors d’une émission radio5 animée par Arnaud Laster Prévert prendra le temps de parler de ses goûts musicaux et déclamera son poème Carmina Burana. Petite anecdote livrée par A.Laster : le médecin de Prévert qui s’inquiétait de la santé de ce dernier (cigarette oblige) lui avait dit après l’écoute de l’émission qu’il l’avait trouvé en bonne forme. Ce qu’il ignorait c’est qu’au montage la voix de Prévert avait été un peu arrangée.

En 1965 les éditions »Manus Press » de Stuttgart éditent l’ouvrage « Carmina Burana » qui reprend le poème de Prévert illustré de notes de musique signées de la main de Carl Orff de même que des illustrations du peintre Hap Grieshaber.

Nous apprenons également dans des lettres de Suppin1 que Carl Orff, Suppin et Prévert avaient l’idée de réaliser ensemble un livre (d’après l’épouse et le fils de L. Suppin, probablement autour du thème d’Œdipe). Bien que Lucas Suppin ait réalisé une lithographie nommée « Oedipus » en rapport ce projet, celui-ci ne s’est jamais concrétisé.

Notons, coïncidence ou pas, que  Orff et Prévert ont travaillé sur le thème d’Agnès Bernauer, cette ravissante jeune bavaroise dont le duc Albert de Wittelsbach, héritier du trône, s’est épris, qu’il épousera en secret contre la volonté de son père: « Die Bernauerin » pour Carl Orff en 1947 et « Agnès Bernauer » pour Prévert en 1961 dans le film « les amours célèbres » de Michel Boisrond.

Enfin, le compositeur Jos Wuytack utilisera des poèmes de Jacques Prévert comme par exemple « Chanson pour chanter à tue-tête et à cloche pied » lorsqu’il enregistrera dans les années 1970 l’adaptation  française de la collection « Musique pour enfants, musica poetica » de Carl Orff et Gunild Keetman.

Deux auteurs ont étudié les relations et l’admiration mutuelle que se portaient Carl Orff et Jacques Prévert. Ils y font référence dans certains ouvrages :

  • « Jacques Prévert, œuvres complètes » tome 2, collection La Pléiade, éditions Gallimard 1996 (ISBN 2-07-011512-7) pages 265 à 270 pour le poème « Carmina Burana » et pages 1157 et 1158 pour les notes signées Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster.
  • « Jacques Prévert, celui qui rouge de cœur » par Danièle Gasiglia-Laster, Séguier, 1994 (ISBN 2-84049-033-1) pages 210 et 276.

Extrait de l’article « Jacques Prévert, auditeur libre des musiciens » par Arnaud Laster dans le catalogue de l’exposition « Paris la belle, Jacques Prévert », Bachelot-Prévert, Eugénie, Binh, N.T., éditions Flammarion, 2008 (EAN 9782081217560) pages 160 et 161.

Poème : « CARMINA BURANA » de Jacques Prévert

  • Mise en ligne du poème réalisée grâce à l’aimable autorisation de « Fatras / Succession Jacques Prévert ». « Carmina Burana », dans le recueil « Choses et Autres » de Jacques Prévert  Fatras / Succession Jacques Prévert , tous droits numériques réservés.
  • Les notes de Danielle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, reproduites après le poème, sont extraites de l’ouvrage « Jacques Prévert, Œuvres complètes » Tome 2, Collection « la Pléiade » éditions Gallimard 1996 ISBN 2-07-011512-7,  pages 265 à 270 pour le poème; pages 1157 et 1158 pour les notes.

Celles-ci sont mises en ligne avec l’aimable autorisation des auteurs ainsi que celle des Editions Gallimard. Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

CARMINA BURANA

Pour Carl Orff.

La musique voyage
comme la peinture les cigognes
les émigrants6
comme les nouvelles des journaux
arrachées aux passants
par le vent
et qui s’en vont vieillir
instantanément
dans les poubelles du temps
du temps qui voyage
emporté par le vent
le vent qui voyage
déporté par le temps

Carmina Burana

La musique voyage
s’en va
revient
La musique c’est le soleil du silence
qui jamais ne se tait tout à fait
du silence qui chante
ou grince en images
dans l’aimoir
ou la mémoire des gens

Carmina Burana

Mais parfois la musique reste là
inécoutée
déjouée
alors s’en va très vite
mais revient de loin tout doucement
carminée
burinée
et ceux qui faisaient la petite bouche
il n’y a pas si loin longtemps
font la grande oreille maintenant

Carmina Burana

Sac
ressac
La musique comme la mer
ne se soucie guère
du calendrier des concerts
ou des marées
les ouïes des poissons
se mêlent aux ouïes des violons
Et le cuivre le bois le nickel
la peau d’âne ou le crin de cheval
s’entendent comme larrons en foire

Carmina Burana

Chansons à boire
à rire et à pleurer

Vacarmina Buravina

La musique est enfermée
dans une caisse
Ils tapent de toutes leurs forces et sans cesse
et elle sort libérée
presque tout à fait gaie
Dès maintenant c’est encore autrefois
ou ailleurs
C’est en même temps la musique d’aujourd’hui
de partout comme de par ici
Percussion
bifurcation
voix du cœur muées soudain en voix de tête
sous la baguette de l’aiguilleur

Carmina Burana

Fête
C’est l’abbaye de Benediktbeuren7
ouvrant ses portes à la joie de Harlem

Carmina Burana

C’est du latin cockney de White Chapel
ou de Piccadilly
Du javanais de l’arloguem du louchebem8
de la chapelle dans de dix-huitième à Paris

Sang dessus
sang dessous
gens de tout acabit
en latin turbulent
en allemand monastique
chantent la joie de boire
la bière de Bavière
et le vin de Bacchus dans les vignes du seigneur9

Carmina Burana

Un ivrogne a roulé sous la table
l’orchestre de sa tête
s’est arrêté tout net

Carmina Burana

Tempo de tous les temps
Frontières effacées sur les atlas des sons
sur les cartes à jouer les plus vieilles chansons
Musique à deux trois quatre
ou douze et autres temps
Musique à haute et intelligibles voix
mais hors des quatre dimensions des casiers à musique
Musique a capella
hors de toutes les chapelles
Musique jamais sévère
mais toujours grave et belle

Carmina Burana

Nom des sons
Sons des noms
Un diable rouge
mais fort instruit
très cultivé
soudain sort de la boîte à savoir
du mélomane mal à l’aise
qui ne sait plus où il en est

avec cette musique hors de sa portée
Voix d’autres pays
voix d’autres siècles
oubliés dispersés
retrouvées réunies

Carmina Burana

Chœurs de voix rêveuses heureuses amoureuses
Chœurs de l’amour courtois
et un beau jour ravi
volé le lendemain
légiféré dénaturé montré du doigt

Carmina Burana

Mais l’amour de la musique
mène toujours à la musique de l’amour
et quand la musique est celle du malheur
si grande si belle soit-elle
en sourdine on entend toujours
au grand air
le grand air de l’amour

Carmina Burana

Le malheur frappe trois coups
les portes des prisons des palais et des temples
les rideaux d’opéra comme ceux de tragédie
s’ouvrent grands devant lui
Mais il tient toujours le même rôle
c’est toujours le vieil enfant de la mort
applaudi avec frénésie
et jamais la fausse barbe de Faust
ne le vieillit ni ne le rajeunit

Carmina Burana

La porte se ferme et le rideau retombe
La musique se tait
et la lumière aussi
Alors au petit bonheur
chacun rentre chez lui

Carmina Burana

Le bonheur lui
n’a aucun rôle à jouer dans l’histoire de la vie
comme un enfant moqué meurtri mais ébloui
sûr de lui comme de sa bonne étoile
malgré tout il chante et sourit

Carmina Burana

« Si tu veux être heureux sois-le! »
dit un vieux proverbe chinois

Carmina Burana

Ce vieux proverbe
parfois la musique l’entend
et le dit et le joue et le chante
merveilleusement

simplement.

Jacques Prévert

Notes à propos du poème : «  CARMINA BURANA » de Jacques PREVERT réalisées par Danièle CASIGLIA-LASTER et Arnaud LASTER.

« C’est grâce au peintre autrichien Lucas Suppin10, rencontré à la Colombe d’Or de Saint Paul de Vence en 1953, que Prévert aurait entendu pour la première fois les Carmina Burana de Carl Orff, dont Suppin avait apporté un enregistrement sur disque. Un peu plus tard, Lucas Suppin organisera une rencontre à Paris entre le poète et le musicien. Carl Orff dédicacera à Prévert le programme d’Oedipus le tyran, représenté à Paris le 24 avril 1963. Une lettre du mois suivant témoigne que le compositeur s’est rendu chez le poète à ce moment-là :

« Mon très cher Jacques Prévert, / Le temps passé chez vous est parmi le plus beau de notre court séjour à Paris et nous vous en remercions beaucoup. Le succès de la représentation de Oedipus était, comme je le pense, très grand chez le public. De la presse je n’avais pas encore aucun écho. Je vous prie de me dire sincèrement ce qu’était votre impression, je tiendrais beaucoup à cela. / Sous peu je vous fais envoyer quelques disques dont nous avons parlé. De ma femme* et de moi les plus les plus affectueux et chaleureux messages. Votre / CARL ORFF. / * qui s’excuse de maltraiter ainsi votre belle langue française. »

Immédiatement sensible à la splendeur instrumentale (glockenspiels, xylophone, grandes et petites cymbales, timbales, percussions de toutes sortes) à la séduction rythmique et à l’invention mélodique des Carmina Burana de Carl Orff, Prévert a tenu à s’en faire traduire les poèmes, rédigés en Latin et en moyen-haut-allemand par des poètes vagabonds des XIIe et XIIIe siècles (ménestrels, troubadours, moines défroqués ou non, étudiants errants), avant de composer son propre texte. Il s’accorde tout naturellement avec la thématique qui parcourt ces chants , enchâssés dans une invocation à la fortune changeante, symbolisée par la roue du Destin, et organisés en trois grandes suites : la première, qui célèbre le printemps, le désir amoureux, la forêt reverdissante; la deuxième, située dans une taverne, où se donnent libre cours à la révolte, la plaisanterie, préférée à l’esprit de sérieux, et la recherche du plaisir dans l’indifférence du salut, mais aussi la nostalgie du cygne tournant sur la broche, l’ivresse d’un abbé gouvernant son couvent avec ses compagnons de beuverie, l’apologie de la boisson ; la troisième, où s’épanouit l’amour courtois, avec ses joies et ses tourments, jusqu’au don de soi, salué par un hymne à la beauté et à la générosité de l’amour, lumière du monde.

Le présent texte servit de préface à une édition de luxe de l’œuvre, parue en 1965 à Stuttgart chez H.A.P Grieshaber / Manuspresse, et tirée à 200 exemplaires. La table de l’édition de 1972 de Choses et autres rappelle le sous-titre des Carmina Burana d’Orff : « Cantiones profanae cantoribus et choris cantandae comitantibus instrumentis atque imaginibus magicis » (« chants profanes destinés à des chanteurs et à des chœurs  accompagnés d’instruments et d’images magiques »), et leur date de composition : 1936.

Remarquons aussi que Carl Orff (1895-1982), après avoir abordé la féerie avec Der Mond, ein kleines welttheater (« La Lune, un petit théâtre du monde », 1939), et composé dans une veine truculente DieKluge, die Geschichte von dem König und der klugen Frau (« L’Avisée, l’histoire du Roi et de la femme avisée », 1943), s’inspira en 1947 d’un épisode de l’histoire médiévale bavaroise qui raconte le tragique amour réciproque et contrarié de la fille d’un bourgeois et de l’héritier du trône, pour Die Bernauerin (connu en français sous le titre de « Agnès Bernauer »). Or en 1961, Prévert adapta le même sujet pour un de ses sketches du film de Michel Boisrond, Les Amours célèbres.

Jacques Prévert auditeur libre des musiciens (Arnaud Laster)

Texte d’Arnaud Laster intitulé « Jacques Prévert auditeur libre des musiciens », extrait du catalogue de l’exposition « Jacques Prévert, Paris la belle » pages 160 et 161 aux éditions Flammarion, 2008.

Mise en ligne réalisée grâce aux aimables autorisations de :

« / les hommes qui fabriquent / connaîtront enfin la musique11 ». La radio et le disque peuvent donner à tout un chacun accès aux « plus beaux airs du monde » et aux « plus difficiles ».

Ce n’est assurément pas une musique des plus faciles que celle de Karlheinz Stockhausen. Et pourtant elle plut à Prévert. Il y accéda par l’intermédiaire d’un ballet dont les décors étaient de son ami peintre Gérard Fromanger et qui fut représenté notamment au Théâtre de la Ville en 1971. Il suggère à merveille le mode de composition de cette oeuvre, qui s’apparente à celui de ses propres collages : « La musique de Stockhausen dans un très bel et très crissant ensemble mêle, évoque, disperse, dissocie puis rassemble les hymnes des plus grands pays. / C’est une musique de haute lucidité qui irrite, met hors d’eux et sans trop savoir où aller les amateurs, les connaisseurs à l’ouïe trop mélomanisée. / Mais son agressive liberté guide les pas de deux et de tous, et c’est comme un rêve arrivé. / On entend la rumeur des rues qui dit que rien n’est perdu12 ». En ces années de réaction après mai 1968, Prévert puisait dans cette oeuvre subversive un motif d’espoir.

L’apologie d’une production émanant d’un compositeur situé à la pointe la plus avancée de la musique moderne était de nature à gagner à Prévert la sympathie des admirateurs de celle-ci, sincères ou non. Il manifestait là une ouverture à un univers sonore, jugé souvent hermétique par le plus grand nombre. De tout autre que lui on aurait pu soupçonner une stratégie de captation de la bienveillance des jeunes artistes les plus révolutionnaires, ou une forme de snobisme. D’autant plus que bien avant Bourdieu il s’était  et avec quel humour ! – montré parfaitement conscient des mécanismes de la « distinction » : « Concomitamment la muture concraite et la peinsique abstrète / vous donnent les belles couleurs de l’amateur et le bon ton du mélomane distingué13 ». Mais dans le même recueil, Choses et autres, où il affichait sa solidarité avec ce que l’on pouvait considérer comme une avant-garde – mais qu’il n’aurait pas appelée ainsi puisqu’il refusait d’utiliser les métaphores militaires -, il manifestait et avec éclat son goût pour une musique beaucoup moins prisée par l’avant-garde et les snobs, beaucoup moins « distinguée » : celle des Carmina Burana, non médiévaux – ceux-là eussent été salués avec le respect que l’on porte à la musique ancienne – mais d’un compositeur contemporain, Cari Orff. Musique appréciée du grand nombre et donc méprisée par la soi-disant élite, et discréditée d’être associée – fort abusivement – au nazisme. Remarquons que Richard Strauss, qui exerça des responsabilités institutionnelles sous le 3e Reich, ne souffrait déjà plus guère en 1972 d’avoir été compromis avec cet abominable régime. Prévert ne se donne même pas la peine de défendre Orff des attaques dont il était couramment l’objet, tant, sans doute, le texte et la musique des Carmina Burana lui ont paru susceptibles d’une tout autre interprétation. Il se contente d’avancer, un peu prématurément, que « ceux qui faisaient la petite bouche / il n’y a pas si loin longtemps / font la grande oreille maintenant14 ». Ce temps viendra certainement mais il n’était pas encore venu en 1972 et il n’est pas même tout à fait venu trente-six ans plus tard. Cela dit, l’analyse du conformisme esthétique, que Prévert proposait en 1955, garde toute sa validité : « Ils font d’abord la sourde oreille / et puis l’oeil aveugle / et puis les bras manchots / Un peu plus tard / comme la musique par d’autres est appréciée estampillée consacrée et reconnue d’utilité musique / alors ils applaudissent la musique / frénétiquement rageusement / comme s’ils fessaient un enfant15».

 

Et le poème que lui inspirent les Carmina Burana est l’occasion d’un hommage plus vibrant que jamais à la musique :

« La musique c’est le soleil du silence

qui jamais ne se tait tout à fait

du silence qui chante

ou grince en images

dans l’aimoir

ou la mémoire des gens ».

 

Il permet surtout admirablement de comprendre pourquoi ces « chants profanes destinés à des chanteurs et à des chœurs accompagnés d’instruments et d’images magiques » (comme le rappelait la Table de Choses et autres en 1972) lui plaisaient tant et peuvent plaire à un auditeur sans préjugé : « Chansons à boire / à rire et à pleurer », qui incitent à l’ivresse et font passer d’une émotion à une autre, simultanément ou successivement ; musique où les instruments à percussion jouent un rôle libératoire et jubilatoire ; « musique d’aujourd’hui de partout comme de par ici », festive, « ouvrant ses portes à la joie de Harlem » ; « de la Chapelle » mais « dans le dix-huitième à Paris », quartier de tous les mélanges, « frontières effacées » ; « a capella / hors de toutes les chapelles », endiablée ; « musique jamais sévère / mais toujours grave et belle ». Prévert, qui a su si plaisamment mélanger les époques dans une séquence comme celle du bal costumé de Lumière d’été, auquel les invités arrivent en voitures modernes, avant de se trouver confrontés dans leurs habits d’autrefois aux ouvriers d’un barrage, goûte le charme de la traversée de l’espace et du temps : « Voix d’autres pays / voix d’autres siècles / oubliées / dispersées / retrouvées réunies ». Lui qui a ressuscité le Moyen Age dans Les Visiteurs du soir apprécie la couleur médiévale de ces chants : « Chœurs de voix rêveuses heureuses amoureuses / Chœurs de l’amour courtois ». Et il retrouve dans l’hymne à la beauté et à la générosité de l’amour, qui précède la reprise finale de l’invocation à la Fortune changeante, symbolisée par la roue du destin, les deux forces antagonistes qu’ont mises à l’écran tant de ses scénarios: « […] l’amour de la musique / mène toujours à la musique de l’amour / et quand la musique est celle du malheur / si grande si belle soit-elle / en sourdine on entend toujours / au grand air / le grand air de l’amour». Il y entend une revendication du bonheur, qui rejoint la sienne : « Il faudrait être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple16» avait-il écrit et, dans la musique de Cari Orff, il entend la traduction d’un vieux proverbe chinois, que peut-être il invente : « Si tu veux être heureux sois-le ! ». Après quoi, le malheur peut bien frapper « trois coups / les portes des prisons des palais et des temples / les rideaux d’opéra comme de tragédie » s’ouvrir « grands devant lui17 », le cœur de ceux qui s’aiment continuera à battre contre lui. Voilà le message que déchiffre Prévert dans la musique de Cari Orff et qu’il nous transmet dans le dernier recueil qu’il ait publié. Comme un rappel de ce « Cri du cœur18 » qu’il avait donné à chanter à Edith Piaf accompagnée par la guitare de son ami Henri Crolla. »

Arnaud Laster
Arnaud Laster

Philippe Saccomano

1- Le texte du courrier et les notes de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster sont extraits de l’ouvrage « Jacques Prévert, œuvres complètes » tome 2, collection La Pléïade, éditions Gallimard 1996 pages 1157 et 1158

2- https://www.dailymotion.com/video/x7696l

3- Documents archivés au Orff-Zentrum de Munich http://www.orff-zentrum.de

4- Probablement Orff a-t-il invité Prévert à la première de «Œdipus der Tyrann » du 11 décembre 1959 au Württembergishe staatstheater de Stuttgart (référence : « Carl ORFF, list of published works » page 17, éditions Schott janvier 1995).

5- Extrait de l’émission originale d’A. Laster datant de l’été 1974 sur France Musique

6- Reprise d’un thème exposé dans « Autrefois », texte d’ouverture au recueil des chansons de Christiane Verger sur des paroles de Prévert : Tour de Chant (1953), voir pages 795-797

7- C’est à ce couvent, situé près du Kochelsee et où l’on retrouva en 1803 un manuscrit anonyme qui conservait leur texte, que les Carmina Burana doivent leur nom.

8- Alors que le javanais aurait plutôt été utilisé à l’origine par les prostituées et les voyous, le louchébem (ou loucherbem) fut un argot pratiqué par les bouchers, qui consistait à substituer un l à la première lettre de chaque mot, et à reporter la lettre remplacée à la fin du mot devant un suffixe qui pouvait être –ème, -oc, -muche, etc. Dans un louchébem approximatif, l’arloguem pourrait désigner l’argot.

9- La partie centrale des Carmina Burana s’intitule « In taberna » (« A la taverne ») et comporte une exubérante chanson à boire dont le morceau de bravoure est une énumération, incessamment relancée par le verbe qui définit leur activité (bibit) des innombrables buveurs de toutes conditions et « de tout acabit » (comme dit Prévert) : chevalier, curé, fou, sage, pauvre, malade, banni, enfant, aïeule, etc.

10- Voir le texte consacré à ce peintre page 555

11- « Le Strict Superflu », Soleil de nuit, collection « Blanche », Gallimard, 1980, p. 64 et Pléiade, t. II, p. 418.

12- « Rouge », Choses et autres, Pléiade, t. II, p. 362.

13- « De vos jours », La Pluie et le Beau Temps, Pléiade, t.I, p. 734.

14- « Carmina Burana », Choses et autres, Pléiade, t. II, p. 266.

15- « De vos jours », La Pluie et le Beau Temps, Pléiade, t.I, p. 734.

16- « Intermède », Spectacle, Pléiade, t.I, p. 378.

17- « Carmina Burana », Choses et autres, Pléiade, t. II, p. 267 à 270

18- Histoires et d’autres histoires, Pléiade, t.I, p. 897-898.

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